Huit Nuits 21 juin 2018

Il est des chroniques que l'on ne parvient pas à commencer. Comme avant une ouverture aux échecs, on hésite. Une Bird, une Grünfeld? Offensif, défensif? Le vif du sujet, tourner autour du pot? Manœuvres dilatoires. On commence dans le n'importe quoi en se disant qu'à force de creuser, la lumière viendra.
Tout portait à croire que nous étions des hommes. Deux hommes arpentant les rayons d'un supermarché dont l'un était à la recherche d'un moule. D'un moule à tarte croyait-il. L'autre, indiquant au premier le rayon idoine, estima dès lors sa mission accomplie. L'homme, le premier, était face aux moules se disant qu'il n'avait jamais rien vécu de plus déstabilisant. Quelle taille? Quelle profondeur? Brillant? Mat? Ne sachant trop, il se tourna vers l'autre homme et l'interrogea du regard. Incapable de mesurer son niveau de responsabilité dans le choix qui serait fait, celui-ci se contenta de hausser les épaules. Comment avoir un avis concernant un moule? D'autant qu'en règle générale, il n'avait d'avis sur rien. Le premier homme tapota plusieurs moules afin d'en évaluer la qualité. Il en prit plusieurs en main, peut-être pour se faire une idée de leur poids et de leur maniabilité. Certains paraissaient granuleux, d'autres lisses. Comme mu par un atavisme venu du fond des âges, l'homme finit par choisir le plus esthétique.
C'est ainsi que munis d'un moule à tarte, nous nous retrouvâmes, sans Annie, dans le hall d'entrée du Conseil régional où nous prîmes place sur des sièges face à la scène sur laquelle le groupe Huit Nuit (peut-être un clin d’œil aux inuits) s'apprêtait à jouer. Oui, car nous étions le 21 juin. Premier jour frisquet d'un nouvel été qui se veut être modestement fête de la musique. Il n'était que 13h30, encore loin des éructations, rots caverneux et dissonances en tous genres. Comme le dit Jorge avec cette acuité qui le caractérise, Huit Nuit c'est un univers. Un univers de poésie dans lequel brillent les mots et les assonances que relie une musique de mélodies qui parfois se désagrègent, s'éparpillent, disparaissent presque pour renaître sur d'autres rythmes. Vous croyez que la chanson est terminée et vous êtes prêt à applaudir lorsque la musique prend une autre direction, hors des moules standards. Huit Nuit, c'est un batteur tout en finesse caressante, une violoncelliste dont les notes et la voix vous pincent le cœur, réveillant votre sensibilité, et un guitariste qui, avec humour et talent, ne se la joue pas et comme en désaccord avec la monotonie habituelle nous offre l'inattendu.

Quelque temps plus tard, le premier homme informa le second qu'il aurait dû acheter un moule à gâteau et non un moule à tarte. Le deuxième homme l'informa qu'il n'était pas disponible.  

 

https://www.youtube.com/watch?v=_S5k2inPJm4