jen cloher Les nuits de l'Alligator au 106 Rouen

Donc, hier soir, promeneur solitaire sur les quais éclairés d'une lumière bleue qui se reflétait à la surface d'une Seine frémissante, je ne sais pourquoi, je pensais à la Nuit de l'Iguane. La nuit est propice. Propice à l'incompréhensible. Toujours est-il que je me dirigeais vers le 106. A l'origine, rien ne me prédisposait à me retrouver en ce lieu des musiques actuelles. D'une part parce que je ne me sens pas très actuel et que d'autre part je ne connaissais aucun des trois groupes devant se produire. Mais plutôt ouvert aux expériences notamment musicales, je m'étais laissé convaincre au cours d'un déjeuner dominicale par une sommité de l'histoire rock qu'au moins un des groupes valait le déplacement.
Me voici donc à cette nuit de l'Alligator. Bon, je ne vais pas tourner autour du kangourou, ce fut un excellent concert, à un bémol près. Parlor snake fut le premier groupe. A part le batteur dont le style frénétique m'a fait sourire, je n'ai pas aimé. Une chanteuse qui crie tellement qu'elle en oublie de chanter. Un ensemble déversant une bouillie indigeste qui ferait passer Rose Tatoo pour un groupe mélodique. Ca c'est pour Jorge qui dit que j'aime tout.
Ensuite, ce fut le tour de Mr Airplane Man, duo du Mississipi composé d'une guitariste et d'une batteuse aux cheveux blonds comme les blés. Si je fais référence à sa coloration capillaire c'est parce que la dernière fois que je l'ai vue, elle était brune. Et là, comme me l'a fort judicieusement remarqué Aurelio grand connaisseur des sentiments humains et à qui aucun détail n'échappe, il s'est passé quelque chose. Des sourires de contentement ont illuminé les visages des spectateurs. Réaction probablement provoquée par la proximité, la simplicité non dénuée d'efficacité du duo. De bonnes compositions ponctuées de dextérité puisée dans des traditions musicales qui parcourent le long fleuve et traversées d'un trait d'âpreté.
Et puis Jen Cloher est arrivée. En direct d'Adélaïde. A peine les premières notes nous étaient-elles parvenues que Carole, avec dans le regard une lueur qui devait être proche de celle de Bernadette Soubiran lors de l'apparition, me dit c'est Courtney, faut que tu la filmes (vous remarquerez la syntaxe approximative que nous mettrons sur le compte de l'émotion). Sinon il n'y eut rien à jeter. J'ai aimé de bout en bout et jusqu'au bout, regrettant que ce soit si court, qu'il n'y ait pas de rappel. C'est le genre de set qui pourrait durer deux heures et j'en redemanderais. Pourquoi avoir donné tant de temps au premier groupe? Ce fut vraiment une découverte. Je me suis laissé emporter. Autant pour certains concerts, il m'arrive d'être présent par intermittence, autant là j'ai été présent de la première note au dernier solo. Leur musique emplissait l'espace, se répandait entre nous peut-être trop subjugués pour que notre corps puisse exprimer notre plaisir (je parle pour moi, j'ai la jouissance discrète). J'adore cette énergie qui n'exclut pas âme, subtilité et mélodie. Avec la Courtnay de Carole, béotien que je suis, j'ai découvert une façon particulière de jouer de la guitare, de balancer des solos qui avaient une âme et une énergique frénésie qui m'empêchaient de la quitter des yeux. Ce fut aussi un concert pour les yeux. Je dois malgré tout vous avouer que j'ai une légère préférence pour Jen (oui nous sommes intimes). Comme le dit avec toujours autant d'acuité Orelio, Jen, elle transmet. Sa voix, ses intonations rugueuses puis sensibles, sa façon d'être, sa complémentarité avec la copine de Carole. Si l'on était chez Jacques Martin, je mettrais 10. Oui, j'aurais regretté de ne pas m'être laissé convaincre par une sommité au cours d'un déjeuner dominical .